B9

Le voyage s’était relativement bien passé. Thomas avait surveillé Francine tout le long du trajet retour mais il ne s’était rien produit. Aucune révolte, aucune insulte, aucune discussion. Rien du tout. Déçue, humiliée, trahie, amorphe, Francine n’avait rien fait pour ne pas repartir dans la demeure ou elle avait deja vécu une grande partie de sa dépression qu’elle espérait vaincre par l’intervention de l’homme qui avait si bien retrouvé le fils de son amie.

Thomas n’avait pas cessé de la surveiller. Et rien ne s’était passé. Son inquiétude ne se dissipait pas maintenant qu’ils avaient franchi la porte du parc du château, bien au contraire. Le couple improbable pénétra à nouveau la bâtisse, mais Thomas se livra à une inspection en grandeur nature, histoire de limiter les risques. Francine était dans une phase dépressive profonde, et elle pouvait tout aussi bien se tuer que faire simplement sauter la maison. Elle pouvait également rester dans cet état quasi catatonique pour le restant de ses jours.
Francine s’allongea sur le lit, habillée, tandis que Thomas veillait à ce qu’il ne reste rien de dangereux à sa portée. Il cacha par précaution les rares pilules qu’il trouva dans la salle de bain, l’épilateur et sa lame coupante connut le même sort. Il veilla à ce que la cuisine soit fermée à clé, ne laissant aucun accès aux divers couteaux. Il revint alors dans la chambre. Il prit un fauteuil, le retourna et s’assied à l’envers, le menton sur le dossier. Il passa une large part de la nuit qui venait à veiller sur sa cliente déçue.

Cette dernière finit par s’endormir quelque peu, calmant ses longs sanglots. Thomas n’en relâcha pas pour autant son attention. Francine parvint à dormir un couple d’heures avant que le matin ne se lève. En s’éveillant, elle vit que Thomas n’avait pas bougé d’un centimètre, ni relâché sa surveillance. Elle s’étira quelque peu, puis se mis sur le bord du lit. Elle n’avait plus envie de pleurer, mais sa voix avait conservé ce timbre si caractéristique des larmes asséchées.

“ C’est pour mon fils, que vous auriez du avoir cette attitude...”

Thomas ne releva pas la remarque. Il attendait que le flot reprenne et s’arrête pour pouvoir répondre.

“ Je ne comprends pas... Elle m’avait assuré de votre soutien... Vous l’aviez aidée si facilement, si efficacement...”

Thomas demeura muet.

“ Je voudrais savoir... Pourquoi avez-vous pris son parti ?”

Une vraie question était enfin posée.

“ Vous allez probablement me détester encore plus après ce que je vais dire mais... C’est une question de responsabilité. Au fond, ce n’est que cela.
- Comment ça ?
- J’ai pris mes renseignements sur vous avant de vous contacter. J’ai appris que peu après que vous soyez tombée enceinte, votre direction vous a offert un poste en France, afin que vous puissiez concilier votre travail et une vie de famille. C’était un poste avec de bonne évolutions de carrière possibles. Et pourtant, vous l’avez refusé. Vous avez choisi de courir le monde et de laisser votre enfant être élevé par son père et ensuite son oncle.
- Vous voulez dire que c’est de ma faute ???
- En grande partie oui, madame. Vous avez pris une décision et maintenant que les conséquences néfastes vous sautent à la figure, vous faites le maximum pour ne pas en subir les suites. C’est humain, malheureusement. Mais moi, c’est un comportement que je refuse de cautionner. C’est en partie, et notez bien, en partie seulement, à cause de cela, que j’ai choisi de laisser votre fils choisir sa destinée.
- Non...
- De toute façon, au vu de ce qui s’est passé, le contraire n’aurait rien changé.
- Pourquoi cela ?
- Laisenia est un homme. Pour comprendre votre fils, vous devez vous mettre une bonne fois pour toute dans la tête que votre enfant n’est plus un petit garçon fragile. Il est capable de prendre de façon réfléchie des décisions et il doit en assumer toutes les conséquences. En agissant comme vous l’avez fait, vous avez heurté violemment sa sensibilité d’homme. S’il vous a tourné le dos hier, c’est parce que vous ne l’avez pas respecté pour ce qu’il était. Si vous acceptez de...
- MAIS PUTAIN IL N’A QUE QUATORZE ANS !!! IL N’EST QU’UN ENFANT ENCORE ! VOUS N’ALLEZ PAS ME DIRE QUE DE SE FAIRE ENCULER VA EN FAIRE UN HOMME !
- A ses yeux, si.
- J’AURAIS TOUT ENTENDU !
- Hurler ne servira à rien. Il a choisi sa vie. J’ai choisi de le laisser faire parce qu’il a la capacité de le faire. Il ne vous reste plus qu’à choisir d’accepter cela ou non. Si vous voulez qu’il recommence à vous aimer comme un fils doit le faire avec sa mère, vous devrez accepter cela, je ne vois pas d’autre issue.
- J’aurai tout entendu ! Et vous, cela ne vous gêne pas le moins du monde !
- Dans mon métier, on apprends vite à relativiser les choses. Laisser un jeune adolescent partir avec un adulte comme cela n’est pas mon premier réflexe. Mon métier m’oblige à m’adapter aux circonstances et si je dois choisir entre respecter la loi et la morale ou bien l’intéret de mon client, je choisirai toujours le second. Question de déontologie...
- Vous êtes un beau salopard vous savez...
- Madame, dans mon métier si on ne l’est pas un minimum, on ne vit pas longtemps ! Mais de toute façon, je vous assure que votre fils a choisi la meilleure option possible pour lui et son avenir.
- Vous ne me ferez jamais croire à cela.
- Je voudrais tant y arriver... Si vous pouviez voir le monde comme moi je le vois, vous penseriez autrement.
- J’en serai incapable. Tout comme vous, j’imagine, le serez de voir ce que moi je vois.
- Je veux bien vous croire.
- Je sais que vous m’avez pris mes cachets. Je peux en avoir ?
- Non. Dans votre état, ce n’est pas prudent. Je préfère que vous vous reposiez, que vous vous détendiez normalement. Je vais vous laisser un peu, moi je vais aller marcher parce que j’ai les genoux un peu douloureux... Nous continueront plus tard.
- Vous êtes bien sûr de vous... Qui vous dit que j’ai encore envie de vous parler ?
- Vous m’en faites la remarque. Si vous aviez choisi le silence du mépris à mon égard, vous me l’auriez deja fait savoir...”

Thomas se leva alors, s’étira longuement puis il quitta la chambre. S’assurant une dernière fois que la cuisine était inaccessible, il se rendit dans le jardin. Sous le petit vent frais qui soufflait régulièrement, il sortit son portable et contacta plusieurs connaissances qu’il s’était promis d’appeler depuis un moment.

Thomas resta à parler une bonne heure tout en marchant. Ce n’est que quand sa batterie donna des signes de faiblesse qu’il se résolut à rentrer. Il espérait que Francine serait rendue à une meilleure humeur. Cette femme était à la fois un mystère pour lui, et en même temps une vieille connaissance.

Il comprenait au fond le coté furieux de cette femme qui cherchait à défendre sa progéniture. Il ne ressentait lui-même absolument pas cet instinct fondamental chez les êtres vivants, mais il en avait une vague idée.

Par contre, il était sidéré de la puissance de cet instinct. Une puissance telle qui conduisait parfois à la pire des folies pour l’assouvir. N’avait-elle pas pensé qu’en brandissant une arme au vu de son fils, elle faisait infiniment plus de mal que de bien ? Ne risquait-elle pas de le blesser par accident ? Ou pire encore ?
Parvenir à la raisonner quelque peu, lui faire comprendre que le temps passé loin de son fils était un sérieux handicap, mais en aucune façon une condamnation définitive de leur lien naturel. Thomas espérait y parvenir assez rapidement.
Laisenia avait été épouvanté de voir sa mère menacer un homme qu’il aimait par dessus-tout. Renouer les liens entre eux deux serait long et difficile, mais possible. Thomas se jura de parvenir au moins à ce que les deux camps fassent le premier pas. La suite serait de leur ressort uniquement.

Thomas regagna le château. Le temps couvert avait assombri le paysage et le grand couloir avait perdu en luminosité. Thomas actionna l’interrupteur, mais rien ne se produisit.

Il recommença. L’ampoule avait apparemment grillé. Thomas entra dans la chambre. Elle était vide. Le lit portait encore la trace de Francine. Un nouveau geste sur l’interrupteur resta sans effet. Deux ampoules qui grillent en même temps ? Peu probable. Un plomb avait du sauter.

Mais pourquoi alors tant de silence ?

Francine ne faisait aucun bruit. Pour avoir fermé toutes les portes, Thomas savait qu’elle ne pouvait être que dans la salle de bain. Mais pourquoi n’était elle pas venue se plaindre de la coupure de courant ?

Thomas regarda a nouveau la chambre, et son estomac se recroquevilla. Il y avait quelque chose de différend... Un manque. Et un ajout.

Il y avait une feuille de papier blanc en plus sur le petit bureau.

Et il y avait une lampe en moins sur la commode.

Une lampe électrique.

Thomas se rua dans la salle de bain attenante. Il enfonça la porte fermée à clé. La salle de bain était pourvue d’un fenestron qui laissait suffisamment entrer de lumière pour voir le corps immobile de Francine, immergé dans la baignoire. Un abat-jour rococo d’assez mauvais goût flottait entre ses jambes, et un morceau de bois relié à un câble électrique branché se trouvait au fond.