C1
A cette heure de la journée, le soleil, deja bas sur l’horizon, avait quitté les rues du vieux Lyon depuis suffisamment longtemps pour que le besoin de remettre un pull ou une veste se fasse sentir après le premier avant goût du printemps encore lointain. Thomas avait, une minute auparavant, poussé la porte de l’Echo. Il avait d’un geste rapide salué le patron, un colosse d’un mètre quatre-vingt dix doté d’une solide musculature, d’un solide ventre abondant et d’une solide réputation de maître des cocktails qu’il avait acquise en quelques années de pratique en Russie. Thomas avait monté les quatre marches qui coupaient la grande salle en deux, délaissant la grande salle commune et s’installant dans un des nombreux boxs plus intimes de l’arrière salle. Le bar venant d’ouvrir, il n’y avait encore personne, et l’heure trop matinale encore garantissait une certaine intimité. cet endroit serait parfait pour le rendez-vous donné la veille à la jeune femme qui l’avait contacté.
Disposés en rosace, les boxs étaient encore déserts, mais Thomas avait délibérément choisi le box central, le seul qui permette une bonne vue de la salle commune, de l’entrée et de la rue piétonne. Une discrète musique d’ambiance se faisait entendre mais à m’inverse de nombreux établissements, elle ne gênerait en rien la conversation qui aurait lieu une fois la future cliente arrivée. ce qui serait normalement le cas cinq minutes plus tard. Thomas profita du temps d’attente pour lire quelques pages d’un poche tiré de sa veste.
Il senti alors un léger courant d’air frais. Levant la tête, il vit qu’une femme venait d’entrer dans le bar encore pratiquement vide. Une femme noire, portant un ensemble bon marché, un peu usé, et un sac assorti. La description correspondait. La femme scrutait la salle du regard, et Thomas, d’un geste discret, lui fit signe d’approcher. Elle s’assit, nerveuse, hésitante, face à l’homme portant cheveux roux et barbe rousse, description donnée par Thomas comme signe de reconnaissance.
“ Bonjour, madame Héloïse.
- Bonjour monsieur....
- Désirez-vous boire un verre ?
- Je ne sais pas. Je ne sais pas si je vais être encore capable d’avaler quoi que ce soit...
- Une boisson forte ?
- Je n’aime que le whisky en alcool.
- Et moi que les jus de fruits, n’importe lesquels.”
Thomas avait levé la tête en prononçant cette dernière phrase. La femme l’avait imité pour voir ce qui se passait au plafond mais seule la pierre nue lui avait rendu son regard.
“ Vous m’avez contacté, madame, car vous souhaitez me confier une affaire sensible.
- Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je crois bien être en train de faire une terrible erreur en venant ici.
- L’erreur serait peut-être aussi de partir sans avoir parlé. Parler, ce n’est pas agir. Tant que je n’aurai pas dit “oui”, vous ne serez engagée à rien.
- C’est vrai.”
La femme, encore jeune d’aspect, triturait nerveusement son sac posé sur ses genoux.
“ Vous savez, je ne sais même pas si j’aurai de quoi m’offrir vos services si je le voulais vraiment alors j’ai peur de vous faire perdre votre temps...
- Laissons ces choses là de coté si vous le voulez bien... De quoi voulez-vous me parler ?
- Je n’ai jamais fais cela avant vous savez... C’est comme dans les films...
- Hollywood exagère beaucoup parfois vous savez.
- Je... Je suis mariée depuis six ans et...
- Oui ?
- C’est dur... Trop dur...
- Vous avez un problème, madame. La seule question que je me pose pour le moment est de savoir si vous voulez le régler vraiment.
- Oui je... je veux que cela s’arrête... je veux que tout cela s’arrête.
- Votre mari a un problème ?
- On... on peut dire cela oui, même si en fait le problème, c’est lui. C’est... Non, j’ai trop honte de dire cela.
- La honte est un sentiment normal dans notre cas. Vous avez un soucis que vous voulez régler en toute discrétion car sinon, vous ne vous seriez pas adressé à moi, je me trompe ?
- Je... Oui. Je suis commerçante, et si cela se savait, je perdrais certainement toute ma clientèle alors...
- Vous avez un commerce de quoi ?
- J’ai un salon d’esthétique spécialisé dans les gens de couleur. Les africains, les créoles, les asiatiques. J’ai une gamme de produits et de services qui correspondent aux peaux spécifiques qui... mais je vous embête avec tout cela...
- La réputation... Je connais ce soucis. Un rien peut tout vous faire perdre et pour tout regagner, c’est pratiquement impossible, à moins de changer de ville...
- On... On pourrait dire de moi que je suis une mauvaise mère mais ce n’est pas le cas ! J’élève ma fille avec tout l’amour et toute la patience dont je suis capable !
- Je n’en doute pas une seconde...”
La conversation fut alors interrompue par le patron du bar qui arriva, le bras occupé par un plateau duquel il déchargea deux verres, un de jus de fruit, et un de whisky.
“ Mais... Je n’ai rien commandé encore...
- Laissez, madame, les boissons sont pour moi...
- Je veux bien mais... Comment il a su ? On en avait juste parlé entre nous...
- Levez les yeux.
- Quoi ?
- La voûte. Chacun des boxs possède une voûte travaillée de façon à ce qu’elle répercute tous les sons en direction du comptoir. Je connais ce lieu depuis un moment, c’est une trouvaille de l’ancien propriétaire qui économisait un serveur comme cela...
- Mais alors, il va tout entendre...
- Je connais cet homme, soyez tranquille. En dehors des commandes de boissons, il oublie tout le reste...
- C’est original comme aménagement...
- Et pratique... En quelques secondes, il a dispersé une partie de votre angoisse...
- C’est vrai...
- Si nous en venions au fait ?”
Madame Héloïse était d’accord pour poursuivre, mais par la suite, son regard ne put que difficilement se détacher de la voûte. Elle comprenait désormais le nom étrange de l’établissement.
- Je... Je suis mariée depuis huit ans à un homme. Il est routier international, il ne rentre que quatre jours toutes les deux semaines. Lui et moi nous avons eu une fille il y a quatre ans. Lui il voudrait continuer à avoir des enfants mais depuis que je crois qu’il... Je ne veux plus en avoir. Plus avec lui. Et je ne veux plus que ma fille continue à... Subir ce qu’elle subit.
- Votre mari la bat ?
- Si ce n’était que cela.... mais c’est pire encore monsieur... Jusqu’à il y a quelques semaines, je ne me doutait de rien, et je lui laissait la garder en toute confiance pendant que je travaillais...Oh mon Dieu...”
Une solide rasade adoucit l’angoisse.
“ Monsieur, mon mari viole ma fille, j’en suis pratiquement certaine. Et je veux que cela cesse. Que cela cesse définitivement !”
Le verre reposé, la femme étouffa ses larmes montantes dans un mouchoir blanc. Thomas laissa sa cliente terminer sa crise de honte.
“ C’est une accusation en effet assez grave. Vous dites être certaine, n’est-ce pas ?
- Oui. ma fille est assez perturbée depuis quelques mois. j’ai essayé de lui demander ce qu’il n’allait pas mais elle refuse de me parler. Elle est inquiète, je le vois bien. Et je ne peux... je n’arrive pas à entrer dans le vif du sujet avec elle, elle est si jeune encore...
- Vous n’avez pas de preuves ?
- Rien du tout monsieur, mais c’est cela, j’en suis presque certaine...
- Vous savez, vous pouvez vous adresser aux services so...
- C’est hors de question, monsieur...
- Pourquoi ?
- Ce serait trop long à vous expliquer. Mais plus jeune, j’ai eu des problèmes. De gros problèmes de drogue et d’alcool. J’ai été une première fois enceinte et j’ai perdu mon premier bébé à cause de tout cela. Si je dénonce mon mari, il y aura une enquête et tout cela ressortira, j’en suis sûre ! Qui sait ce que l’Assistance Publique fera alors ? J’ai encore en mémoire l’histoire de cette pauvre femme accusée d’avoir violé ses quatre fils et qui, même reconnue innocente, n’a toujours pas pu récupérer leur garde ! J’aime ma fille, monsieur ! Je veux tout faire pour la protéger, mais risquer de la perdre à cause de mon passé, ça je ne pourrai pas le supporter.”
Levant les yeux à la voûte, Thomas murmura quelques mots et, quelques secondes après, le patron revint porteur d’un verre contenant le double de la dose précédente d’alcool.
“ Avant d’agir, madame, nous devons être sur de savoir ou nous allons. Vous m’avez dit que votre mari était routier. Il est la actuellement ?
- Non. Il ne rentre que dans quatre jours. Si j’en crois ce qu’il m’a dit, il est en Slovénie aujourd’hui.
- Et votre fille ?
- Elle est si perturbée... j’ai préféré la retirer de la Maternelle et elle est chez sa grand-mère pour l’instant.
- Vous n’avez pas la moindre idée qui pourrait nous aider à prouver en premier lieu le viol de votre fille ? Ou tout du moins la pédophilie de votre mari ?
- Ce fumier a un ordinateur à la maison... moi je ne m’en sers pratiquement pas, j’ai horreur de ces trucs la. Je sais qu’il y a des saloperies qui circulent sur le net mais on n’a pas d’abonnement.
- Vous avez un appareil-photo ?
- Oui mais j’ai regardé, je n’ai pas trouvé de photos.
- Voici ce que nous allons faire, si vous êtes d’accord. J’irai chez vous ce soir afin de voir si on ne peut rien trouver. Si je trouve des traces, nous aviserons à ce moment là, vous êtes d’accord ?
- Je crois oui.
- Vous allez me laisser votre adresse et je vais venir disons, à 20 heures. Je sonnerai. Si vous n’êtes pas là, ou si vous n’ouvrez pas, je considérerai que vous ne m’aurez fait aucune demande et nous en resterons là.
- Je vous ouvrirai, soyez en certain. Je veux savoir. Et si tout ce que je crains est vrai, je veux qu’il crève...”
Bien que plus chargé, le verre posé en face de madame Héloïse disparut avec plus de rapidité encore. Troublée par ses émotions aussi bien que par l’alcool, la cliente laissa son adresse et partit. N’ayant plus rien à faire, Thomas se leva et alla régler les verres au patron. Il y avait aussi peu de monde dans la salle qu’a son arrivée.
“ Je te dois combien ?
- Douze euros.
- Des commentaires ?
- Si ce que cette femme a dit est vrai, je te conseille les dombes. Il y a encore peu de monde en cette saison.
- Merci mais je suis deja au courant. Passe une bonne journée Di... Euh c’est Youri maintenant, c’est ça ?
- Passe une bonne soirée, si possible...”